Carnet d’expérience
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Le soir où le CV ne suffisait plus

2026-01-16Laurent Guyonnet — Carnet d’expérience

Un dîner à Lyon, une discussion anodine sur les CV, et une question simple qui s’impose : comment se souvenir de tout ce que l’on a réellement traversé professionnellement, quand vingt ans d’expérience ne tiennent plus sur une page ?

Le soir où le CV ne suffisait plus

Nous étions à Lyon. Un dîner simple, sans enjeu particulier. Autour de la table, Cédric, Jérôme et moi. On parlait de tout et de rien, puis, comme souvent quand on avance en âge et en carrière, la conversation a glissé vers le travail. Vers les parcours. Vers les CV.

Cédric expliquait que le sien faisait désormais deux pages. Vingt ans d’expérience, c’était logique. Jérôme acquiesçait. Dans le public comme dans le privé, l’empilement des missions finit toujours par poser la même question : comment tout faire tenir ?

Je les écoutais, et je me rendais compte que, de mon côté, je venais justement de retravailler mon CV. Une page. Une seule. Pas par dogme, mais par fatigue. La fatigue de condenser, d’éliminer, de reformuler. La fatigue surtout de devoir choisir ce qui mérite encore d’exister sur un document censé résumer vingt ans de vie professionnelle.

De toute façon, je l’adapte toujours au poste, à l’entreprise, au contexte. Mais cette logique a une limite : à force d’adapter, on finit par oublier.

Le vrai épuisement du CV

Ce qui est le plus éprouvant dans l’exercice du CV n’est pas la reformulation en fonction d’une fiche de poste. C’est la mémoire.
Se souvenir de tout ce que l’on a fait. De ce que l’on a appris. Des situations traversées. Des problèmes résolus sans toujours laisser de trace.

Avec le temps, j’ai aussi vu défiler énormément de CV. Ceux qu’on reçoit en entreprise, qu’on lit rapidement avant de les transmettre. J’ai observé une chose assez constante : plus les parcours sont jeunes, plus les CV sont colorés, créatifs, expressifs. Plus l’expérience s’accumule, plus les CV deviennent sobres, lissés, presque interchangeables.

Ce n’est pas cela qui me mettait mal à l’aise. Chaque CV est l’expression sincère de la personne qui le porte. Ce qui me dérangeait davantage, c’était l’uniformité des codes, des couleurs, des tournures. Les mêmes phrases, les mêmes promesses, parfois les mêmes formulations trop bien huilées pour être honnêtes.

Avec le temps, on repère vite les textes générés, les lettres de motivation « parfaites ». Il suffisait souvent d’arriver au troisième paragraphe et de tomber sur la phrase « je suis convaincu que… » pour savoir. Ce n’était même plus une question d’entretien, mais de lecture attentive.

Les plateformes et le malaise de l’exposition

Il existe bien sûr des plateformes professionnelles pour documenter tout cela. J’y ai écrit. J’ai essayé.
Mais quelque chose me dérangeait profondément.

L’exposition permanente.

Le mélange entre le professionnel et le personnel. Les PDF partagés avec adresses postales, numéros de téléphone, informations privées, aspirées, stockées, réutilisées. Cette sensation diffuse de ne plus maîtriser ce que l’on donne à voir, ni à qui.

Et puis il y avait le ton. Le bullsh*t assumé. Les récits héroïques, les échecs mis en scène parce qu’ils sont devenus une nouvelle forme de performance narrative. Comme si, pour exister, il fallait soit être irréprochable, soit avoir vécu une chute spectaculaire.

Ce n’était pas mon langage. Je ne voulais plus jouer un rôle. Ni me conformer à un vocabulaire qui, au fond, m’enfermait dans une génération, une posture, une caricature.

Ce que le CV ne raconte jamais

Quelques jours plus tard, un autre événement est venu renforcer cette réflexion. Un soir, un ami amène à table une connaissance. La personne commence à signer. Instinctivement, sans réfléchir, je me mets à répondre en langue des signes. Ce n’était pas fluide, pas académique, mais suffisant pour échanger.

Sur le moment, ça m’a surpris. Je n’avais plus signé depuis des années.

Je me suis alors souvenu d’une mission, dans une entreprise précédente. Accueillir deux personnes sourdes. L’une américaine, l’autre française. Deux langues des signes différentes. Trouver des solutions pour qu’elles puissent travailler, vendre, interagir avec l’équipe. Adapter. Observer. Apprendre par immersion. Et rendre compte ensuite à l’entreprise.

Ce souvenir avait disparu de mon CV.
Pas par négligence, mais parce qu’il n’entrait dans aucune case. Pourtant, cette capacité d’adaptation réelle, cette intelligence de situation, cette manière de résoudre un problème humain sans mode d’emploi, dit probablement plus de mon parcours que bien des intitulés de poste.

Un espace pour se souvenir, d’abord

Ce soir-là, la question s’est imposée simplement : comment se souvenir de tout ce que l’on a fait, quand l’expérience déborde des formats prévus pour la contenir ?

L’idée de Carnet d’expérience est née là. Pas pour montrer. Pas pour séduire. Pas pour être visible partout.

$D’abord pour moi.$

Un espace où je peux déposer, structurer, relier. Où le savoir-faire ne prend jamais le pas sur le savoir-être, et où le faire savoir ne l’emporte pas sur le savoir paraître. Un espace choisi, sans publicité, sans injonction à publier, sans métrique flatteuse.

Un endroit où le parcours professionnel redevient une matière vivante. Incomplète. Révisable. Humaine.

Une invitation discrète

Si ce site a une utilité au-delà de moi, c’est peut-être celle-ci : inviter chacun à questionner son propre CV. À se demander ce qu’il ne raconte pas. Ce qu’il efface. Ce qu’il simplifie trop.

Non pour le juger. Mais pour reconnaître qu’un parcours ne se résume jamais à une page.

Et vous, dans votre propre trajectoire, de quoi votre CV ne se souvient-il plus ?

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