Carnet d’expérience
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La rencontre avec Karim

2026-01-20Laurent Guyonnet — Carnet d’expérience

Un afterwork ordinaire, un soleil trop bas, une paire de lunettes en trop. Et, à la table d’à côté, un professionnel qui tient tout… sauf lui-même : courir partout, sans reconnaissance, jusqu’à confondre aider et porter.

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La rencontre avec Karim

Je suis au Bercail, à Lyon. Mon espace d’afterwork, mon sas. La journée est finie, je n’attends plus rien que l’arrivée tardive de quelques personnes du travail. Ici, je suis un habitué. On me connaît. Je peux me détendre sans surveiller mon rôle. Il y a ce soleil de fin de journée qui rase les tables, une lumière chaude et belle, mais qui devient vite une gêne quand elle tombe pile dans les yeux. Karim est assis à la table juste à côté. Il plisse, il bouge un peu sa chaise, cherche un angle, sans succès. Il n’y a pas de place ailleurs. Je le vois hésiter entre “supporter” et “partir”. Je sors alors une deuxième paire de lunettes de soleil de mon sac — une paire en trop, le genre d’objet qu’on transporte sans y penser — et je lui propose de les prendre. Il relève la tête, surpris, puis sourit avec une gratitude immédiate, presque disproportionnée pour un geste aussi simple. Il me remercie. Et, sans qu’on sache trop comment, la conversation commence.

Un détail banal qui ouvre une porte

On parle d’abord de rien. Le lieu, la chaleur, le fait d’être coincé par la lumière. Puis très vite, il glisse vers “aujourd’hui”. Il ne se plaint pas comme on se plaint pour obtenir de la compassion. Il décrit. Avec précision. Il dit qu’il a couru partout. Qu’il a géré mille choses en même temps. Qu’il a l’impression d’éteindre des incendies invisibles. Et surtout, cette phrase qui résume tout — la fatigue, le découragement, l’injustice ressentie : il court de partout, sans reconnaissance.

Il le dit avec une retenue particulière. Comme si la reconnaissance n’était même pas ce qu’il demandait vraiment. Comme si ce qu’il cherchait, au fond, c’était d’être vu juste une seconde comme quelqu’un qui tient quelque chose de lourd.

Ce qu’on entend, quand on écoute vraiment

Karim a une manière de parler des situations qui trahit un passé. Il ne dit pas “les clients”, il dit “les familles”. Il ne dit pas “les intervenants”, il dit “les personnes”. Il parle de vulnérabilité, de confiance, de continuité. Je comprends vite : il vient du médico-social. Il a été formé à tenir la relation. À ne pas lâcher. À absorber l’émotion. À sécuriser.

Sauf qu’aujourd’hui, il n’est plus dans un cadre où “tenir” suffit. Il travaille dans une agence de services à domicile. Il y a du commercial, du planning, des contraintes, des promesses faites au téléphone, puis à rendre réelles dans le monde. Et ce monde-là ne pardonne pas l’implicite. Une promesse un peu trop large pour rassurer devient une bombe à retardement. Un “on va s’arranger” devient un précédent. Un “je m’en occupe” devient une dette.

Je l’écoute et je vois se dessiner un schéma connu : une force relationnelle très haute, et une frontière trop basse.

Le piège : aider qui devient porter

Quand Karim dit qu’il “court partout”, ce n’est pas seulement parce qu’il y a trop à faire. C’est aussi parce que son réflexe, sous stress, est d’éviter l’escalade. Il préfère rattraper plutôt que cadrer. Il préfère compenser plutôt que poser une limite. Il préfère absorber plutôt que renvoyer une responsabilité à sa place.

Ce réflexe est admirable en intention. Il est dangereux en durée. Parce qu’il crée un effet pervers : plus il compense, plus le système s’habitue à ce que quelqu’un compense. Et plus il devient difficile, ensuite, de dire “ceci n’est pas tenable” sans passer pour celui qui “lâche”.

Dans son récit, je repère déjà les signes : des demandes acceptées parce qu’il n’a pas voulu décevoir, des promesses formulées pour calmer une inquiétude, des ajustements réalisés en dernière minute “pour que ça marche”. Et l’absence de reconnaissance n’est pas un détail émotionnel : c’est souvent le symptôme d’un autre problème — une posture devenue illisible. Quand on porte trop, on finit par être vu comme “celui qui gère”, pas comme “celui qui a besoin d’un cadre”.

Ce que je lui propose, tout de suite

Je ne lui propose pas une solution. Je ne lui propose pas “d’être plus assertif”. Je ne lui propose pas une technique de communication. Je lui propose une chose plus simple, et plus structurante : remettre de la lisibilité. Pas pour avoir raison. Pour ne plus être aspiré.

Je lui dis, en substance : « Ce que tu décris, ce n’est pas un problème de motivation. C’est un problème de cadre. Tu ne manques pas d’effort. Tu manques de frontières explicites. Et tant que ces frontières restent implicites, tu vas continuer à payer en énergie. »

On ne fait pas un coaching au Bercail. On fait un premier réglage : nommer le pattern. Distinguer “rendre service” et “porter”. Comprendre que la reconnaissance ne se demande pas, elle se construit souvent par un autre chemin : en rendant visibles les responsabilités, les contraintes et les arbitrages.

Pourquoi cette rencontre est le point de départ de la chronique

Parce qu’elle est typique. Un moment simple. Une fatigue réelle. Un professionnel compétent. Un passé qui explique des réflexes. Et un contexte qui exige autre chose. Karim n’est pas “fragile”. Karim est solide — trop solide. Et c’est précisément pour ça qu’il est en danger : parce qu’il tient jusqu’au moment où il casse, ou jusqu’au moment où il se durcit, ou jusqu’au moment où il devient cynique. Et aucun de ces trois scénarios n’est nécessaire.

Dans l’épisode suivant, on prendra un cas concret : une situation où la journée “difficile” de Karim se traduit par un décalage précis entre promesse et réalité. On déroulera le fil complet : Situation → Tension → Décision → Texte/Action → Retour → Leçon. Non pour faire joli. Pour construire une posture qui protège l’humain sans créer de dette.

Question ouverte

Dans ton quotidien, à quel endroit est-ce que tu continues à “prêter tes lunettes” — au sens large — et à quel endroit est-ce que tu devrais plutôt rendre visible le cadre, avant que l’aide ne se transforme en charge ?

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