Carnet d’expérience
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Faire exister un projet · 2026-05-06

Chercher des partenaires quand on ne sait pas encore exactement ce qu’on vend

Avant de chercher des partenaires, il faut clarifier ce qu’on propose, ce qu’on demande et ce qu’on est réellement en train de faire exister.

Laurent Guyonnet — Carnet d’expérience
Chercher des partenaires quand on ne sait pas encore exactement ce qu’on vend

« Concrètement, vous proposez quoi ? »

La question tombe après trois minutes. C’est le premier appel où je me suis explicitement engagé à trouver des partenaires financiers. Jamais, dans ma vie professionnelle, je n’ai eu à faire ce type de démarche : d’habitude, je vends un produit, un service, un contrat — quelque chose de cadré, chiffré, prêt à signer.

Là, je propose du mécénat. Autrement dit, je demande de l’investissement sans livrer de produit en échange. Je parle de visibilité, d’impact social, de portée culturelle. Mais pour un responsable de mécénat, ces mots tombent souvent dans le vide. Ils cherchent des angles ; moi, je cherche des résonances.

Et c’est là que quelque chose se fissure. « Oui, mais concrètement… vous proposez quoi ? » Ce que j’ai dans la tête est limpide. Ce que je suis en train de leur expliquer ne l’est pas.

Un chœur de plus de 250 personnes. Un projet pop, queer, inclusif. Une scène pensée comme un espace de visibilité. Un concert, mais surtout quelque chose de plus large : une expérience humaine, sociale, culturelle. Un projet qui a du sens — sauf que ce sens ne passe pas. Il flotte, il glisse, il retombe ailleurs. Je cherche à transmettre une présence, ils attendent une proposition ; je veux faire exister un collectif, ils veulent un cadre.

Sur le moment, j’ai pris ce décalage pour un problème de langage, comme si je parlais une langue trop vive pour leurs grilles. Le flottement est devenu une angoisse silencieuse, et j’ai cru que c’était à moi de simplifier.

Alors j’ai essayé de construire : des niveaux, des contreparties, des mots-clés qui sonnent « sérieux » dans un mail professionnel. J’ai tenté de rendre le projet lisible à la manière d’un catalogue. Les réponses sont devenues plus polies, et plus lointaines.

Je parlais d’inclusion, ils entendaient visibilité ; je parlais de collectif, ils comptaient les risques ; je parlais d’expérience, ils demandaient une fiche technique.

Le décalage n’était pas seulement dans le fond : il venait de mon incapacité à parler leur langue sans trahir la mienne. J’avais beau répéter que ce n’était pas un produit, la grille de lecture continuait de s’appliquer, et plus j’essayais de combler le fossé, plus le flottement s’agrandissait.

Puis il y a eu cet échange plus long, où je suis arrivé sans mon pitch préparé. Fatigué. « Concrètement, vous proposez quoi ? » a-t-il encore demandé. Mais cette fois, il m’a regardé, vraiment.

J’ai fermé les yeux une seconde et j’ai arrêté de chercher la bonne formule. J’ai dit : « Ce que nous construisons, c’est un espace où certaines personnes n’ont plus à se justifier pour exister. Où le chant devient un acte de visibilité. Et où le collectif n’est pas un discours, mais une pratique. »

Silence. Deux secondes. Trois. « Ah. Donc le projet, ce n’est pas seulement la scène, c’est ce que le collectif produit autour. » « Exactement. Mais par l’expérience, pas par la théorie. »

Là, quelque chose s’est aligné. La posture a changé, la discussion a pesé, la suite a tenu.

J’ai compris que je ne cherchais pas à vendre un projet flou : je cherchais à traduire un projet vivant. Simplifier, c’est réduire ; traduire, c’est préserver la densité en changeant de registre.

Avec le recul, cette première démarche m’a appris une chose simple et rare : quand on sort de son territoire habituel, on ne change pas de projet, on change de langue. La clarté, ici, n’est pas un emballage : c’est un pont. Et le pont se construit en traduisant le projet, pas en le rabotant jusqu’à ce qu’il entre dans la grille.

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