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Les triangles d’équilibre · 2026-08-26

Une formation réussie commence quand le formateur devient inutile

Revenir au même atelier ne signifie pas forcément que l’on n’a pas compris. Une enseignante très réticente au Mac m’a appris que l’autonomie se construit parfois en confrontant plusieurs explications jusqu’à créer sa propre cohérence.

Laurent Guyonnet — Carnet d’expérience
Une formation réussie commence quand le formateur devient inutile

Ce texte revient sur une situation réelle, recomposée plusieurs années après les faits. Certains détails ont été simplifiés ou transformés pour préserver les personnes concernées. Je ne me souviens plus de chaque blocage technique avec certitude ; je me souviens en revanche très précisément de la progression pédagogique qu’ils ont révélée.

« Avant, avec Publisher, je savais faire. »

La phrase n’est pas agressive, elle est plus lourde que cela. En face de moi, une enseignante vient découvrir le Mac que son établissement lui a fourni. L’école privée où elle travaille dispose de moyens confortables : des iPad arrivent pour les élèves, des Mac ont été confiés aux équipes enseignantes. Sur le papier, toutes les conditions matérielles semblent réunies pour faire évoluer les pratiques. Elle, pourtant, ne voit pas une opportunité : elle voit ce qu’on vient de lui retirer.

Pendant des années, elle a travaillé sur PC. Elle connaît ses dossiers, ses raccourcis et surtout Publisher, le logiciel avec lequel elle fabrique ses supports de cours. Elle sait placer un cadre, ajuster une image, déplacer un bloc de texte, préparer un document imprimable sans réfléchir à chaque étape. Sur le Mac, Publisher n’existe pas. Son savoir-faire, lui, existe toujours ; seulement, il ne trouve plus immédiatement où se poser.

Elle me raconte un circuit devenu absurdement laborieux. Je ne me souviens plus si le point de départ était un problème d’export en PDF ou une autre incompatibilité ; je me rappelle surtout du détour : elle préparait ou imprimait une partie de ses documents chez elle, puis devait les reprendre ou les numériser à l’école. Une organisation venait d’investir dans du matériel récent, et l’une de ses enseignantes travaillait davantage qu’avant pour obtenir le même résultat.

Un équipement récent peut produire une régression vécue

Depuis l’extérieur, il est facile de considérer sa réaction comme une résistance au changement. Le mot rassure les personnes qui conduisent le projet : il donne un nom au problème et le situe implicitement du côté de l’utilisateur — l’outil est là, les moyens ont été engagés, la personne doit maintenant accepter d’évoluer.

Cette lecture oublie ce qu’un changement d’environnement déplace réellement. Elle ne perd pas seulement un logiciel, elle perd une partie de sa fluidité professionnelle. Des gestes devenus invisibles redeviennent conscients. Une tâche qu’elle réalisait en quelques minutes exige désormais des recherches, des essais, parfois l’aide de quelqu’un d’autre. Le nouvel ordinateur est objectivement plus récent que l’ancien, et elle se sent pourtant moins compétente devant lui. Son établissement parle d’innovation ; elle vit une déqualification provisoire.

Je commence l’atelier avec l’envie de lui montrer que beaucoup de choses restent possibles. Je présente l’environnement du Mac, la logique des fenêtres, l’organisation des fichiers, quelques outils pour créer puis exporter un document. Je donne des équivalences : « Sur PC, vous faisiez ceci ; sur Mac, vous pouvez passer par là. » Je pense construire un pont ; elle voit surtout la longueur du trajet.

La première séance ne fonctionne pas

Elle pose beaucoup de questions, qui ne suivent pas toujours l’ordre prévu par l’atelier. À peine ai-je montré une fonction qu’elle revient vers Publisher : elle veut savoir comment retrouver exactement tel réglage, tel comportement, telle façon de placer ses éléments. Je réponds, j’essaie de distinguer ce qui peut être reproduit de ce qui devra être repensé, je montre une autre méthode, puis une autre. Plus j’ajoute de possibilités, moins je l’aide à construire une direction.

À la fin de la séance, elle a vu beaucoup de choses, en a essayé quelques-unes, et ne possède pas encore un parcours assez stable pour remplacer celui qu’elle utilisait depuis des années. Elle repart frustrée. Moi aussi, probablement, même si je l’exprime autrement : j’ai animé l’atelier prévu, répondu aux questions, cherché des solutions concrètes, et pourtant quelque chose n’a pas pris.

Cette scène compte parce qu’elle évite une histoire trop commode de la formation : une personne arrive réticente, le bon formateur trouve la bonne démonstration, et une heure plus tard la résistance s’effondre. Cela arrive parfois. Ce jour-là, non. Elle n’avait pas besoin d’être convaincue par une démonstration plus brillante ; elle avait besoin d’assez d’expériences pour reconstruire progressivement la cohérence que le changement avait brisée.

Elle revient au même atelier

Quelque temps plus tard, je la revois dans le magasin. Elle s’est réinscrite à un atelier consacré aux bases du Mac : thème presque identique, déroulé général aussi. Je me demande d’abord si la première séance a été oubliée. Puis elle revient encore.

Pas toujours avec moi. Les ateliers reposent sur un cadre commun et un script partagé, mais aucun animateur ne les incarne exactement de la même manière. L’un commence par une comparaison très concrète avec Windows, une autre insiste sur l’organisation des fichiers, quelqu’un utilise une image différente pour expliquer la logique du système. Les mots changent, le rythme change, les exemples changent. Le contenu reste proche, mais sa compréhension se déplace à chaque passage. Elle ne revient pas parce que rien n’est resté ; elle revient parce que tout n’est pas encore relié.

Lors de la première séance, ses questions cherchent surtout à mettre le Mac en cohérence avec ce qu’elle connaît déjà :

« Où est l’équivalent de ce que je faisais avant ? »

Lors des suivantes, elles ouvrent d’autres possibilités :

« Maintenant que je sais faire cela, est-ce que je peux aussi… ? »

Puis elles deviennent presque stratégiques :

« Entre ces deux méthodes, laquelle me permettra de réutiliser plus facilement mon document le mois prochain ? »

La question n’est plus seulement de retrouver Publisher : elle construit peu à peu sa propre manière de travailler.

Je croyais qu’elle répétait, elle consolidait

Sa progression m’a obligé à revoir une idée très répandue en formation : si une personne revient au même contenu, c’est que la première explication n’a pas fonctionné. Ce diagnostic est parfois juste. Il peut aussi être profondément réducteur.

Cette enseignante avait besoin d’une démarche empirique. La théorie seule ne lui convenait pas : elle ne pouvait pas remplacer d’un seul coup un environnement familier par un nouveau modèle abstrait, même présenté clairement. Elle devait essayer, comparer, entendre une autre formulation, refaire un geste déjà vu et découvrir qu’elle ne l’interprétait plus tout à fait de la même manière.

Le script commun garantissait une structure ; les différences entre les personnes donnaient du relief à cette structure. Une analogie incomprise lors d’une première séance devenait parfois évidente lorsqu’un autre formateur partait d’un exemple différent. Ce qui pouvait ressembler à une redondance était en réalité son protocole d’apprentissage : elle utilisait nos ateliers comme une série de points de vue sur le même objet. Nous pensions lui répéter les bases. Elle était en train de construire les siennes.

Première force : comprendre

Comprendre ne signifie pas mémoriser l’emplacement d’une commande. Pour elle, comprendre consistait d’abord à relier le nouvel environnement à un savoir déjà solide : elle connaissait la mise en page, l’impression, l’organisation d’un document, les contraintes réelles d’une classe. Elle ignorait encore comment le Mac redistribuait ces actions.

La formation aurait pu traiter son expérience passée comme un encombrement — oublier Publisher, repartir de zéro. Cela aurait été une erreur. On ne construit pas l’autonomie en demandant à quelqu’un de renoncer à tout ce qui faisait sa compétence, mais en l’aidant à distinguer les principes qu’il maîtrise déjà des habitudes liées à un outil particulier. Elle savait structurer un support pédagogique ; elle devait retrouver comment exprimer cette compétence dans un autre environnement. La compréhension commence souvent par cette séparation : ce qui relève du métier, ce qui relève de l’outil, ce qui relève d’une habitude devenue invisible.

Deuxième force : essayer

Elle avait aussi besoin de manipuler sur ses propres problèmes. Une démonstration générique pouvait lui montrer qu’une fonction existait, sans prouver qu’elle tiendrait dans son quotidien, avec ses anciens documents, ses contraintes d’impression et le temps limité dont elle disposait. Chaque retour à l’atelier lui permettait de tester une nouvelle pièce du parcours.

Essayer, ici, ne signifiait pas refaire mécaniquement l’exercice montré par l’animateur, mais confronter l’explication à son système de travail réel. Elle revenait avec une question née entre deux séances, une manipulation réussie chez elle, un détour encore trop long, une étape qu’elle ne comprenait plus sans notre présence. La théorie lui donnait une carte ; l’expérience lui permettait de vérifier si le chemin était praticable. Un outil peut être intuitif pour la personne qui le démontre et rester opaque pour celle qui doit l’insérer dans quinze années de pratiques accumulées. L’essai ne sert pas seulement à valider l’outil, il sert à négocier la rencontre entre l’outil et l’expérience.

Troisième force : réutiliser

Le véritable changement apparaît lorsque ses questions cessent d’être uniquement réparatrices. Au début, elle cherche à retrouver ce qu’elle a perdu ; ensuite, elle commence à ajouter. Elle ne demande plus seulement comment refaire un document existant : elle explore des manières de le modifier, de le conserver comme modèle, de l’adapter ou de le partager plus facilement. Chaque usage stabilisé devient le point de départ du suivant.

Elle passe progressivement par trois mouvements :

  1. Mettre en cohérence le Mac avec ce qu’elle savait déjà faire.
  2. Apprendre en plus, lorsque le socle cesse de lui demander toute son attention.
  3. S’expertiser, en comparant les méthodes et en choisissant celle qui correspond le mieux à son contexte.

Réutiliser ne consiste donc pas seulement à refaire le lendemain le geste appris la veille : c’est incorporer assez le principe pour décider comment l’employer, le modifier ou l’abandonner. À ce stade, la personne ne demande plus une procédure complète ; elle mobilise le formateur sur un point précis, puis reprend la main. Le besoin d’accompagnement diminue parce que son propre système devient plus robuste.

Le triangle de l’autonomie

Avec le recul, cette histoire se lit à travers trois forces :

Comprendre + essayer + réutiliser = autonomie.

  • Comprendre permet de relier le nouveau à ce que l’on sait déjà.
  • Essayer permet de confronter l’explication à une situation réelle.
  • Réutiliser permet d’intégrer le principe dans son propre système et de le faire évoluer.

Chaque combinaison incomplète produit une autonomie fragile. Comprendre et essayer sans réutiliser, c’est réussir pendant l’atelier puis retrouver le même blocage quand le contexte change. Comprendre et vouloir réutiliser sans avoir essayé, c’est posséder une carte cohérente sans avoir parcouru le terrain. Essayer et réutiliser sans comprendre, c’est accumuler des procédures qui fonctionnent jusqu’au jour où une mise à jour ou un imprévu oblige à raisonner.

Les trois forces ne suivent pas toujours une progression linéaire. Dans son cas, elles se sont nourries sur plusieurs séances : chaque essai a fait naître une question, chaque nouvelle explication a donné du sens à une expérience précédente, chaque réutilisation a révélé ce qui restait fragile. L’autonomie n’a pas surgi à la fin d’un atelier ; elle s’est sédimentée.

Le même script ne produit jamais exactement le même atelier

Cette expérience m’a aussi appris quelque chose sur le rôle d’un collectif de formateurs. Nous pouvions tous partir du même déroulé sans produire la même expérience. Le script définissait les points de passage ; il ne remplaçait ni la voix, ni les analogies, ni la manière de reformuler une question.

Cette variabilité peut sembler un défaut si l’on considère qu’une bonne formation doit être reproduite à l’identique. Pour cette enseignante, elle est devenue une ressource : un premier animateur lui donnait une structure, un autre mettait enfin des mots sur une difficulté qu’elle ressentait sans savoir la formuler, une troisième personne démontrait le même geste depuis un autre point de départ. Elle comparait, retenait, recomposait. La cohérence ne venait pas de l’uniformité parfaite de nos explications, mais de sa capacité croissante à reconnaître le même principe derrière leurs différences. Dans une organisation, cela invite à ne pas confondre standardisation et qualité : un cadre commun sécurise les objectifs, une incarnation trop contrôlée peut appauvrir les chemins d’accès au savoir.

Former sans défendre sa propre méthode

Au fil de plus de 200 ateliers annuels, soit environ 1 500 participants, j’ai appris qu’une formation ne produit pas toujours son effet dans le temps qui lui est attribué. La séance peut se terminer sans résolution complète, une personne peut repartir frustrée et revenir malgré tout, et le retour n’efface pas le travail précédent : il peut en être la continuation.

Cette idée demande une forme d’humilité au formateur. Nous aimons voir le moment où tout s’éclaire : il confirme la pertinence de notre explication et donne une fin satisfaisante à la séance. Or l’apprentissage réel se poursuit souvent loin de nous — devant un document à terminer, une erreur imprévue, une question devenue possible seulement après plusieurs essais. Le formateur n’a pas à devenir le propriétaire de la progression. Son rôle est d’offrir un cadre, une expérience et un point de vue assez utiles pour que la personne puisse ensuite les confronter à d’autres et construire sa propre cohérence. Cette enseignante n’avait pas besoin de trouver enfin le formateur capable de tout lui expliquer ; elle avait besoin que plusieurs explications deviennent progressivement les siennes.

Devenir inutile ne signifie pas n’avoir servi à rien

Le titre peut sembler provocateur : une formation réussie commence quand le formateur devient inutile. Cette histoire lui apporte une nuance. Le formateur n’est pas inutile dès que la personne quitte la salle ; il peut être sollicité plusieurs fois. L’autonomie ne consiste pas à cesser de demander de l’aide le plus vite possible, mais à transformer progressivement la nature de l’aide demandée : d’abord un équivalent à chaque geste connu, puis une logique à comprendre, enfin des options à comparer selon son propre contexte.

Le formateur devient inutile lorsque sa méthode n’a plus besoin d’être reproduite pour que la personne avance. Son travail demeure dans les repères qu’elle a intégrés, les essais qu’elle sait conduire, sa capacité à arbitrer seule. Je pensais d’abord que cette enseignante revenait parce que le premier atelier n’avait pas fonctionné. Avec le recul, je crois qu’elle revenait précisément parce qu’elle avait commencé à travailler : elle ne répétait pas la même formation, elle transformait plusieurs explications en une expertise qui finirait par ne plus nous appartenir.

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