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« Je suis nul » — Pourquoi cette phrase est courante lors des sessions d'apprentissage et comment la surmonter ?

2023-05-06Laurent Guyonnet — Carnet d’expérience

Pourquoi cette phrase revient si souvent en apprentissage, et comment la désamorcer côté apprenant comme côté formateur.

« Je suis nul » — Pourquoi cette phrase est courante lors des sessions d'apprentissage et comment la surmonter ?

« Je suis nul. »

La phrase sort rarement fort. Elle arrive plutôt à mi-voix, entre une tentative ratée et un regard jeté sur l’écran du voisin. Dans une salle de formation, on la reconnaît tout de suite. Elle n’annonce pas seulement une difficulté. Elle annonce un moment de retrait.

J’ai entendu cette phrase dans des contextes très différents : un atelier Excel, une prise de parole, une démonstration produit, un exercice d’écriture, un geste technique répété trop vite devant les autres. À chaque fois, le contenu change. Le mécanisme, lui, reste presque le même.

Quand un adulte dit « je suis nul », il ne parle pas seulement de compétence. Il parle d’exposition.

Ce que cette phrase protège

Un adulte n’entre jamais en formation comme une page blanche. Il arrive avec un métier, une expérience, une identité professionnelle, parfois une réputation à tenir devant ses collègues. Il peut être très compétent dans son quotidien et se sentir brutalement maladroit dès qu’il redevient débutant.

Dire « je suis nul » peut alors servir à plusieurs choses à la fois :

  • se protéger avant d’échouer publiquement,
  • reprendre la main sur une gêne déjà ressentie,
  • éviter une nouvelle tentative trop coûteuse pour l’image de soi,
  • ou signaler que la situation est en train de devenir trop menaçante.

Autrement dit, cette phrase est souvent moins un diagnostic qu’un bouclier.

Ce n’est pas toujours un problème de niveau

Le réflexe le plus fréquent consiste à croire que la personne manque de bases. Parfois c’est vrai. Mais souvent, le problème est ailleurs.

Il peut venir :

  • d’une consigne trop vague,
  • d’un rythme trop rapide,
  • d’un exercice trop exposant trop tôt,
  • d’une comparaison implicite avec les autres,
  • ou d’un lien insuffisant entre l’apprentissage et le réel du métier.

Un participant peut très bien comprendre en tête-à-tête et se sentir soudain « nul » dès qu’il doit faire la même chose devant douze personnes. Ce qui bloque n’est alors pas le savoir. C’est le coût relationnel de l’erreur.

Le moment où la formation bascule

Dans ces situations, la réponse du formateur compte énormément.

Dire trop vite « mais non, ce n’est pas vrai » soulage rarement. Parce que cela contredit l’émotion sans traiter ce qui la produit. À l’inverse, laisser la personne s’enfoncer dans la comparaison ou l’auto-dévalorisation abîme tout le groupe : la peur devient contagieuse.

Ce qui aide, en général, est plus simple et plus exigeant :

  • réduire la taille de la tâche,
  • remettre de la précision dans la consigne,
  • normaliser la phase d’essai,
  • redonner un point d’appui concret,
  • et surtout restaurer de la dignité.

Parfois, une phrase suffit :

« Là, tu n’es pas nul. Tu es en train d’essayer quelque chose qui n’est pas encore stabilisé. Ce n’est pas la même chose. »

Cette nuance change beaucoup. Elle sort la personne du jugement global pour la remettre dans une dynamique de progression.

Ce que les adultes supportent mal

On parle souvent de motivation, de pédagogie active, de confiance en soi. On parle moins de ce que les adultes supportent réellement mal : être remis en position d’élève impuissant.

Un adulte accepte très bien l’effort, la complexité, la répétition, et même la difficulté. Ce qu’il supporte beaucoup moins, c’est de se sentir infantilisable, interchangeable, ou exposé sans nécessité.

C’est pour cela que certaines formations échouent malgré un contenu juste. Elles demandent aux gens d’apprendre sans tenir compte de ce qu’ils ont à perdre symboliquement pendant qu’ils apprennent.

Ce que cette phrase nous apprend sur la formation

Quand « je suis nul » revient souvent dans une même salle, il faut se poser une question inconfortable : que dit cette phrase de la personne, et que dit-elle du cadre qu’on lui propose ?

Parce que la répétition de cette formule révèle parfois moins une faiblesse individuelle qu’un problème de design pédagogique :

  • un cadre trop scolaire,
  • un niveau d’abstraction mal calibré,
  • une sécurité psychologique insuffisante,
  • ou un apprentissage qui arrive sans ancrage dans le travail réel.

Former des adultes, ce n’est pas seulement transmettre un contenu. C’est construire des conditions dans lesquelles quelqu’un peut redevenir débutant sans se sentir diminué.

Et c’est là que tout se joue.

Question ouverte : la prochaine fois qu’un participant dira « je suis nul », qu’est-ce que tu entendras vraiment : un manque de compétence, ou une tentative de se protéger ?

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