L’andragogie au prisme du genre : repenser la formation des adultes
Le genre ne change pas seulement ce que l’on apprend. Il change souvent les conditions dans lesquelles on peut parler, être entendu, se rendre disponible et se sentir légitime pour apprendre.

« Je n’ai pas le temps de parler, il faut que je file. »
La phrase arrive à la pause, souvent discrètement. Quelqu’un quitte la salle plus vite que les autres. Une personne revient systématiquement en retard après les ateliers. Une autre ne prend jamais la parole tant qu’on ne la sollicite pas directement. Un homme monopolise l’échange sans même s’en rendre compte. Une femme formule une idée, qui n’est reprise qu’une fois reformulée par un collègue.
On pourrait croire à des détails de groupe. En réalité, ils disent souvent quelque chose de plus structurel.
C’est là que la question du genre devient précieuse en formation des adultes.
Le genre ne dit pas qui les personnes sont. Il dit aussi dans quelles conditions elles apprennent
Parler du genre en andragogie ne consiste pas à enfermer les gens dans deux psychologies opposées. Ce serait trop simple, et souvent faux.
L’intérêt du sujet est ailleurs : regarder comment les rapports sociaux de genre influencent concrètement :
- le temps disponible,
- la légitimité à prendre la parole,
- la manière d’être lu ou corrigé,
- la place accordée à l’expérience vécue,
- et les contraintes invisibles apportées dans la salle.
Autrement dit, le genre n’est pas une rubrique à part. C’est une manière d’observer ce que la formation considère comme “normal”… et ceux qu’elle oublie sans le voir.
Ce qu’Edmée Ollagnier a apporté
Les travaux d’Edmée Ollagnier ont joué un rôle important ici. Elle a contribué à montrer que la formation des adultes n’était jamais neutre socialement, et qu’elle pouvait reproduire des hiérarchies déjà présentes dans le monde du travail et dans la vie quotidienne.
Ce déplacement est essentiel.
On ne regarde plus seulement :
- le contenu de la formation,
- la méthode,
- les objectifs.
On regarde aussi :
- qui peut réellement être disponible,
- qui se sent autorisé à parler,
- qui porte déjà une charge en dehors de la salle,
- et qui doit fournir un effort supplémentaire pour être simplement entendu.
L’illusion du même dispositif pour tous
Beaucoup de formations sont pensées comme si l’égalité de traitement garantissait automatiquement l’équité. Même horaire, même exercice, même exigence, même cadre pour tout le monde.
Le problème, c’est que des personnes différentes n’entrent pas dans la salle avec les mêmes marges.
Certaines arrivent déjà chargées :
- par le travail domestique,
- par des responsabilités familiales,
- par une position minorée dans leur environnement professionnel,
- ou par des habitudes d’interruption et de sous-légitimation intégrées depuis longtemps.
Le même dispositif peut donc produire des effets très différents.
Une séance en fin de journée, par exemple, n’a pas le même coût pour tout le monde. Une prise de parole compétitive n’est pas reçue de la même façon selon l’histoire de chacun avec l’autorité, la contradiction ou l’exposition publique.
La parole n’est jamais distribuée naturellement
L’un des endroits où le genre devient très visible, c’est la dynamique de parole.
Qui coupe ? Qui reformule ? Qui s’excuse avant de parler ? Qui parle longtemps sans être recadré ? Qui est lu comme “assertif”, et qui est lu comme “agressif” pour un niveau d’intensité comparable ?
Ces mécanismes sont parfois minuscules, mais ils façonnent l’expérience d’apprentissage.
Une formation qui ne regarde jamais cela risque de croire que le groupe “fonctionne”, alors qu’une partie des participants apprend dans des conditions relationnelles dégradées.
Ce que cela change pour celui qui forme
Prendre le genre au sérieux en andragogie ne veut pas dire surpolitiser chaque séance. Cela veut dire devenir plus précis sur les conditions d’accès réel à l’apprentissage.
Concrètement, cela peut demander :
- de penser les horaires autrement,
- de varier les formats de participation,
- de poser des règles de parole explicites,
- de reconnaître les expériences invisibilisées,
- d’éviter les cas ou exemples qui supposent une norme unique,
- et de créer un cadre où tout le monde n’a pas à lutter de la même façon pour exister.
Ce travail relève moins de la morale que du design pédagogique.
Une formation peut reproduire le monde… ou le corriger un peu
Une salle de formation n’est jamais en dehors du social. Les rapports de pouvoir, les habitudes de langage, les hiérarchies symboliques, les charges invisibles entrent avec les gens.
La question est donc simple :
la formation va-t-elle faire comme si tout cela n’existait pas, ou va-t-elle ajuster son cadre pour que l’apprentissage soit un peu plus juste ?
C’est là, à mes yeux, que l’apport d’Edmée Ollagnier reste précieux. Il ne consiste pas à ajouter un thème. Il consiste à déplacer le regard.
Former des adultes, ce n’est pas seulement transmettre un contenu à un groupe abstrait. C’est travailler avec des personnes situées, dans des rapports réels, avec des disponibilités inégales et des légitimités parfois fragiles.
Question ouverte : dans les formations que tu observes, qu’est-ce qui est présenté comme “normal” alors que ce cadre avantage déjà certains participants plus que d’autres ?