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Cinéphile et formateur : ce que La Guerre des Boutons m’a appris sur le clivage générationnel

2023-09-17Laurent Guyonnet — Carnet d’expérience

Un vieux film peut encore dire quelque chose de très actuel : la peur d’être dépassé n’est pas neuve. En formation, le vrai travail consiste moins à opposer les générations qu’à rendre l’apprentissage à nouveau désirable et praticable pour chacune.

Cinéphile et formateur : ce que La Guerre des Boutons m’a appris sur le clivage générationnel

Devant un vieux film, une question très actuelle

En revoyant La Guerre des Boutons, je ne pensais pas tomber sur une réflexion utile pour la formation des adultes.

Et pourtant, certains films ont cette capacité étrange : ils attrapent une tension ancienne et la renvoient directement à notre présent. Ce qui m’a frappé cette fois, ce n’est pas seulement l’enfance, le jeu ou la rivalité. C’est ce moment où une génération regarde l’autre avec un mélange d’admiration, de décalage et d’inquiétude.

Dans les formations, je retrouve souvent cette même vibration.

« Ce n’est plus de mon âge » veut rarement dire cela

Quand une personne dit :

  • « ce n’est pas ma génération » ;
  • « je suis largué avec ces outils » ;
  • « les jeunes vont plus vite que nous » ;

elle ne parle pas seulement de technique.

Elle parle aussi :

  • de peur de paraître dépassée ;
  • de fatigue à devoir réapprendre encore ;
  • de honte possible devant les autres ;
  • d’un sentiment diffus de déplacement.

Le clivage générationnel est souvent moins un affrontement qu’un embarras.

Le vrai malentendu

On présente parfois le sujet comme une opposition simple :

  • les plus jeunes seraient spontanément à l’aise avec la nouveauté ;
  • les plus expérimentés seraient plus résistants.

Le terrain est plus subtil que cela.

Les plus jeunes peuvent manier les outils sans toujours avoir la profondeur de recul. Les plus expérimentés peuvent hésiter devant une interface tout en portant une compréhension très fine des situations, des clients, des contraintes et des risques.

Le problème commence quand l’un des deux savoirs est invisibilisé.

Ce que le film me rappelle

Ce qui traverse les générations, ce n’est pas seulement la différence de codes. C’est le sentiment de ne plus être au centre du jeu quand le monde bouge.

Hier, cela pouvait passer par la mécanique, la technique, les nouveaux gestes. Aujourd’hui, cela passe souvent par le numérique, les plateformes, les rythmes d’apprentissage, les nouveaux langages du travail.

Mais la sensation, elle, change peu : quelqu’un voit apparaître une compétence valorisée qu’il ne maîtrise pas encore, et se demande silencieusement ce que cela dit de sa place.

Ce qui abîme la transmission

Le clivage se creuse surtout quand chacun est enfermé dans un rôle caricatural :

  • les jeunes comme “ceux qui savent les outils” ;
  • les plus âgés comme “ceux qui résistent” ;
  • les uns dans la vitesse ;
  • les autres dans la prudence.

Cette lecture est pauvre. Elle empêche de voir les complémentarités réelles.

Car dans le travail, on a souvent besoin des deux :

  • la rapidité d’appropriation ;
  • la mémoire des situations ;
  • la capacité à tester ;
  • la capacité à relire ;
  • l’énergie de la nouveauté ;
  • la finesse de l’expérience.

Ce que la formation peut faire de mieux

Une bonne formation intergénérationnelle ne cherche pas à gommer les écarts. Elle cherche à les rendre féconds.

Elle peut, par exemple :

  • organiser des binômes de transmission croisée ;
  • faire travailler sur des cas réels plutôt que sur des oppositions abstraites ;
  • valoriser explicitement les savoirs d’expérience ;
  • sécuriser le droit de ne pas savoir ;
  • éviter de transformer la maîtrise technique en supériorité symbolique.

Le vrai enjeu n’est pas de mettre tout le monde au même niveau en même temps. C’est de permettre à chacun d’entrer dans la progression sans perdre sa dignité.

Le rôle du formateur

Le formateur a ici une responsabilité particulière.

Il doit sentir très vite :

  • où la honte silencieuse peut apparaître ;
  • où certains participants vont s’effacer ;
  • où d’autres risquent d’occuper l’espace sans voir ce que les autres apportent ;
  • comment faire du groupe un lieu de circulation plutôt qu’un lieu de comparaison.

Autrement dit, il travaille autant les conditions de la transmission que le contenu lui-même.

Ce qu’il faut garder

Le clivage générationnel est réel. Mais il devient souvent excessif quand on le raconte comme une fatalité.

Dans les faits, beaucoup de résistances tombent dès que :

  • les contributions de chacun sont reconnues ;
  • les écarts ne sont pas moqués ;
  • l’apprentissage redevient progressif ;
  • le groupe cesse de transformer l’inconfort en hiérarchie implicite.

Le film me rappelle finalement quelque chose de très simple : la nouveauté déplace toujours un peu les places, mais elle ne devrait pas forcer certains à sortir du jeu.

Dans tes formations, les différences de génération servent-elles à enrichir la transmission… ou laissent-elles encore certains participants se sentir discrètement “plus à leur place” que d’autres ?

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