Hors-série · 2026-09-09
Je le trouvais froid. C'est lui qui est venu m'aider.
Travailler dans plusieurs pays m'a moins appris la culture des autres que la mienne : ce que je prenais pour une manière normale de travailler n'était qu'une manière culturelle de travailler.

Je regardais Mayday. Un pilote américain se retrouve derrière les lignes soviétiques en pleine Guerre froide et, face à lui, un ancien agent du KGB. Deux hommes qui n'ont pas la même idée de ce que signifie faire confiance à quelqu'un ; le film en tire un ressort comique.
Ce ne sont pourtant pas les personnages qui m'ont arrêté. Ce sont les plaines enneigées.
Elles m'ont ramené en Suède, au mois que j'y ai passé pour accompagner l'ouverture d'un Apple Store. Et à un collègue dont je ne me souviens même plus le prénom.
En revanche, je me souviens très bien de ce que je pensais de lui.
Le jour où nous avons fait un bide
Nous avions réservé un hôtel avec une grande salle de conférence pour réunir tous les nouveaux employés recrutés pour le magasin. Nous formions une équipe internationale rompue à la sauce américaine — je suis français, et cette manière de faire m'était pourtant devenue parfaitement naturelle. Nous sommes donc entrés en fanfare : musique à plein volume, cris, applaudissements, toute cette énergie qui sert à dire sans le dire nous sommes heureux que vous soyez là.
En face de nous, des sourires polis et quelques applaudissements discrets.
Nous avions fait un bide.
Il fallait baisser le volume, retrouver quelque chose de plus mesuré. J'ai appris à le faire assez vite, mais je continuais à regarder les gens avec mes propres réglages.
Et lui, je le trouvais encore plus austère que les autres. Très réservé, replié sur lui-même, peu démonstratif — surtout pour quelqu'un qui allait passer ses journées à accueillir des clients. Je croyais observer sa personnalité. En réalité, j'avais déjà commencé à l'interpréter.
Puis il y a eu un café
Cela faisait plusieurs mois que je n'avais pas vu ma famille. Je dormais mal depuis plusieurs nuits, j'étais fatigué et probablement beaucoup plus fragile que je ne voulais me l'avouer.
Je voulais un americano. La personne derrière le comptoir parlait mal anglais et ne comprenait pas ma commande. Elle m'a demandé d'épeler mon prénom, je l'ai épelé en anglais, elle n'a pas compris davantage. Alors, pour lui montrer que ce n'était pas grave, j'ai tendu les bras vers elle : donnez-moi le stylo et le gobelet, je vais l'écrire moi-même.
Elle a eu un mouvement de recul.
Je n'ai jamais su ce que j'avais franchi exactement — un comptoir, une règle, une distance. Je sais seulement que j'avais voulu aider et que j'avais produit de la répulsion.
Alors je suis resté silencieux. Plusieurs secondes, sans savoir quoi faire, incapable de reformuler ma commande comme de m'excuser d'un geste que je ne comprenais pas moi-même. Moi qui étais arrivé dans ce pays avec la musique et les applaudissements, je n'avais plus rien.
C'est là que j'ai senti une main sur mon épaule.
Il a croisé mon regard, s'est avancé devant moi et a passé ma commande. Puis il a fait noter « lolo » sur le gobelet. Mon surnom, celui que nous utilisions pendant la formation pour nous rendre plus accessibles. Ce prénom que je n'arrivais pas à épeler, il l'avait remplacé par quelque chose de plus court et de plus familier. C'était notre méthode, et il venait de me l'appliquer mieux que moi.
Alors il s'est tourné vers moi, avec un sourire, et il m'a parlé français pour me rassurer. Je ne savais même pas qu'il le parlait.
Il a commandé son propre café et nous nous sommes installés à une table. Je posais des questions, il répondait en comptant ses mots. Cela n'avait aucune importance. Nous avons bu nos cafés, j'ai parlé de la journée, puis nous sommes retournés avec le groupe.
Il n'est pas devenu plus chaleureux
Nous sommes ensuite devenus très complices. Karaoké, match de football improvisé avec d'autres membres de l'équipe, et une sorte de concours photographique : parcourir la ville ensemble et rapporter les meilleures images, avec une règle simple — nous devions apparaître dedans sans en être le sujet. Il m'a fait découvrir sa ville.
Au travail, pourtant, il n'était pas devenu quelqu'un d'autre. Il continuait à suivre les règles et à fonctionner exactement comme avant. Rien n'avait changé chez lui ; tout avait changé dans ce que j'en comprenais.
Et quand le magasin a ouvert, j'ai eu ma réponse. Il collait parfaitement à sa clientèle. Ce que j'avais pris pour un défaut d'accueil était exactement le bon accueil — pour ces clients-là, dans ce pays-là. Le seul dont l'attitude ne convenait pas tout à fait à ce magasin, ce jour-là, c'était moi.
Quelques jours après le café, la situation s'est inversée. Il n'arrivait pas à se faire comprendre d'un formateur américain. Je ne me souviens plus des détails — je crois qu'il s'agissait d'expliquer les étapes du service, ces Apple Steps of Service que nous déroulions dans chaque magasin. Ce que je revois nettement, c'est que je suis intervenu.
Au café, il avait fait le pont vers moi. Cette fois, je pouvais faire le pont vers lui.
Entre les deux phrases
C'est là que je situe aujourd'hui mon erreur, et elle tient dans un glissement minuscule.
Il est réservé était une observation. Il est froid était déjà une interprétation. Entre les deux, quelque chose s'était produit, et ce quelque chose venait de moi.
Le plus troublant n'est pas là. Le plus troublant, c'est que je voyais sa différence culturelle avec une facilité déconcertante, sans jamais remarquer la mienne. Mon expressivité, mon enthousiasme, ma manière très visible de montrer mes émotions lui paraissaient probablement tout aussi étranges. Je pensais qu'il avait un accent culturel. J'avais oublié que j'en avais un aussi.
Une procédure ne rencontre jamais une procédure
Le film n'a pas fait remonter que la Suède. En travaillant pour une entreprise internationale, on pourrait imaginer que les procédures fournissent un langage commun. Un brief reste un brief, un planning reste un planning, une ouverture reste une ouverture. Sur le papier, sans doute.
Sur le terrain, une procédure ne rencontre jamais une procédure. Elle rencontre des personnes, et ces personnes n'ont pas le même rapport au temps, au groupe, à la hiérarchie ou à l'hospitalité.
À Istanbul, il y avait d'abord le çay. Vu avec une grille exclusivement opérationnelle, ce moment ressemblait à du temps perdu avant de commencer réellement à travailler — c'était précisément l'erreur à ne pas commettre. Partager ce thé construisait la relation, et vouloir entrer immédiatement dans le contrôle et le planning pouvait être reçu comme de la froideur. Prendre du temps avant de commencer permettait ensuite de travailler ensemble, et une fois la relation établie, l'engagement devenait extrêmement fort. L'efficacité n'avait pas disparu : son point de départ avait changé.
À Riyad, les rideaux de fer descendaient pour les heures de prière : ce qui ressemble à une interruption sur un planning appartient en réalité au rythme de la société dans laquelle ce planning doit fonctionner. En Espagne, retarder une pause pour finir sa tâche se défend parfaitement — sauf lorsque la pause est aussi un moment collectif, et que continuer seul s'entend comme ma tâche compte plus que ce moment avec vous.
À chaque fois, le problème n'était pas la règle. C'était ce que chacun mettait derrière elle.
Un score parfait qui ne voulait rien dire
Le même mécanisme peut se produire à une tout autre échelle, et là il ne s'agit plus de lire un visage : il s'agit de lire un tableau.
Quand les magasins asiatiques sont apparus dans nos résultats, nous avons été impressionnés. Des scores de satisfaction proches de 100 %, très au-dessus des nôtres. Nous voulions comprendre leur méthode : que faisaient-ils que nous ne faisions pas ?
C'est un collègue rentré d'une inauguration là-bas qui nous a expliqué.
L'entreprise faisait progresser ses équipes presque exclusivement à partir des retours clients. Le système est cohérent : le client raconte ce qu'il a vécu, l'équipe ajuste. Encore faut-il que le client estime avoir quelque chose à signaler. Dans plusieurs pays d'Asie, on considère plutôt que vous avez rendu le meilleur service dont vous étiez capable, et le commenter par un questionnaire n'a pas du tout la même évidence.
Ces 100 % reposaient donc sur une poignée de réponses. D'après ce qu'il nous en a dit, à peine une centaine sur une année pour un magasin, quand un petit magasin européen en collectait plusieurs dizaines de milliers.
Le chiffre était exact. Il ne mesurait rien.
Nous cherchions à copier une méthode qui n'existait pas. Il y avait un silence, et nous l'avions lu comme un applaudissement — exactement comme j'avais lu la réserve de mon collègue suédois comme de la froideur. La même erreur, à l'échelle d'une entreprise et dans un tableur.
Ce que nous avons envoyé au siège
Cette ouverture suédoise nous a posé un autre problème, et celui-là venait de nous. L'entreprise attendait des images. Des photos, des vidéos, de l'émotion visible, la preuve en fichiers que tout le monde était heureux d'être là. C'est une culture qui se raconte à elle-même par ses images, et personne, à des milliers de kilomètres, n'allait regarder une salle de Suédois applaudissant poliment en y reconnaissant une réussite.
Alors nous avons théâtralisé. Le jour de l'ouverture, nous avons réuni quelques jeunes Suédois pour créer l'effervescence attendue, monté une haie d'honneur, filmé et photographié le plus possible.
J'ai longtemps raconté cet épisode en disant que nous avions un peu menti. Je ne crois plus que ce soit le mot juste. Ces personnes étaient là et contentes d'ouvrir ce magasin : ce que nous avons ajouté, c'est le volume, pas le contenu. Nous avons traduit une joie réelle dans le registre où elle pouvait être reconnue ailleurs.
Et j'imagine assez bien que ceux qui attendaient ces images aient eu, eux aussi, à produire cette intensité-là quand on la leur demandait. L'expressivité n'est pas de la spontanéité : c'est une convention, et une convention se joue. Nous n'étions donc pas les seuls acteurs de cette histoire. Nous étions simplement ceux qui, ce jour-là, jouaient une partition écrite ailleurs.
Ce que cette lecture ne doit pas devenir
Il y a un piège, et il est confortable : tout expliquer par la culture. À force de contextualiser, on finit par ne plus rien pouvoir demander à personne. Un retard reste un retard. Un désengagement reste un désengagement. Et celui qui s'adapte indéfiniment aux codes des autres n'adapte plus rien du tout : il s'efface.
Ce que j'ai appris ressemble davantage à un exercice de virtuosité. Il ne s'agit ni d'imposer sa manière de faire, ni de dissoudre l'exigence dans le respect des usages, mais d'adapter ce qui nous est demandé à un contexte différent sans sortir des limites d'aucun des deux. Le standard tient. Le contexte aussi. Le travail consiste à trouver le point d'équilibre entre les deux, et ce point n'est jamais donné d'avance : il se négocie à chaque fois, avec des personnes précises.
Concrètement, en Suède, cela a surtout consisté à restructurer les journées. Le contenu ne bougeait pas : les étapes, les exigences, ce que chacun devait savoir faire le jour de l'ouverture restaient identiques. C'est l'ordre, le rythme et le dosage qui ont changé, pour que le programme puisse rencontrer les personnes censées le suivre. Je ne me souviens plus du détail des arbitrages, mais je me souviens qu'il a fallu les faire, et que personne ne nous avait demandé de les faire.
À Istanbul, de la même manière, le brief a bien eu lieu. Il a simplement commencé après le thé.
Ne pas être le sujet de la photo
Je repense souvent à ce concours photographique et à sa règle. Nous devions figurer dans les images sans en occuper le centre : la ville restait le sujet, à nous de trouver notre place dedans.
L'image que j'ai gardée est celle-ci. Une statue, quelque part dans la ville. À ses pieds, notre petit groupe en vêtements de couleurs vives, en train de jouer au ballon.
Nous ne sommes pas dissimulés, on nous voit immédiatement : les couleurs, le mouvement, le jeu. Mais nous n'avons pas pris la place de la statue. Nous nous sommes adaptés au décor au lieu de vouloir l'occuper entièrement. Les images envoyées au siège devaient remplir le cadre ; celle-là demandait d'y trouver une place.
C'est peut-être ce que ce mois m'a laissé de plus durable. Nos attentes et nos expériences façonnent notre regard, et une entreprise nous dit quoi faire pour nous simplifier le travail — c'est même l'une de ses fonctions, et souvent une bonne chose. Mais une culture d'entreprise cherche toujours un peu à s'imposer, et il arrive qu'il faille l'adapter. Non pas la trahir : lui trouver sa place dans le cadre plutôt que lui laisser prendre tout le cadre.
Au début de cette ouverture, je regardais mon collègue comme si j'étais à l'extérieur de la scène. Je voyais sa réserve, sa manière de communiquer, son rapport aux règles, et j'en tirais des conclusions sur lui. J'étais arrivé dans ce pays comme on entre dans une image en se croyant le sujet.
Dans Mayday, le malentendu culturel fait rire parce qu'on le regarde de l'extérieur. Il est nettement moins drôle quand on est dans le cadre.
Alors, la prochaine fois qu'un comportement professionnel vous paraîtra étrange, froid ou inefficace — ou qu'un chiffre vous paraîtra excellent — la première question n'est peut-être pas pourquoi font-ils ça comme ça ?
Qu'est-ce qui, dans votre manière de travailler, de mesurer ou de juger les autres, vous semble tellement normal que vous avez oublié que cela aussi avait une culture ?
Passer de la réflexion à la situation réelle
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